L’HISTOIRE DES E.I. de 1923 aux années 80

L’HISTOIRE DES E.I. de 1923 aux années 80

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PREFACE

Par le professeur Antoine Prost

Faut-il s’en étonner ? Alain Michel ne nous propose pas une simple histoire d’un mouvement de jeunesse, ni une histoire simple. L’histoire est rarement simple, et l’on devrait se méfier des simplifications : ce sont souvent trahisons. Son histoire des Eclaireurs Israélites de France nous apprend certes beaucoup sur l’évolution des conceptions et des pratiques éducatives en direction des adolescents, hors de l’école et de la famille. A ce titre, elle prend place sur un rayon de bibliothèque qui était vide, il y a vingt ans, et qui commence à se garnir. Mais c’est aussi un apport très riche à l’histoire du judaïsme français et, sur certains points comme les conséquences de la décolonisation du Maghreb, une contribution à l’histoire générale. Le parti retenu de traiter le sujet en longue durée, de la création des EIF à nos jours, était périlleux ; il s’avère particulièrement fécond et permet de dégager, par comparaison, des traits qu’un cadre chronologique plus resserré aurait rendus invisibles.

Ce scoutisme, en effet, n’est pas comme les autres, et A. Michel s’attache à juste titre à ce qui le différencie. Ce ne sont évidemment pas les pratiques de patrouille ou de camp, encore que, d’une façon récurrente, des critiques suggèrent que ce scoutisme n’est pas « techniquement » exactement au niveau des Eclaireurs de France, par exemple, dont il est heureux de bénéficier des leçons. Mais on retrouve chez les EIF comme dans tous les mouvements scouts, les mêmes cadres pédagogiques : la progression, la promesse, les badges, la définition des équipes, des patrouilles, des troupes, l’organisation en branches. La définition des brevets y est différente, mais dans leur contenu et non dans leur esprit. Le problème des chefs, de l’encadrement y est un peu plus aigu, en raison des limites qu’une observance plus stricte des règles du Shabbat impose à la disponibilité de certains chefs, du départ d’autres pour Israël, mais il se pose partout car le propre des jeunes est de cesser de l’être en quelques années. Bref, c’est bien un mouvement scout, et A. Michel ne perd pas de temps à nous décrire une forme d’éducation dont le pittoresque a déjà été souvent analysé.

Ce qui surprend, en revanche, ce sont les extensions de ce scoutisme. A côté du mouvement proprement dit, mais lié très profondément à lui et souvent dépendant directement de lui, A. Michel nous montre en effet des adjonctions, des « réalisations », sociales ou religieuses, qui prennent une grande ampleur. Que les maisons d’enfants aient poursuivi leur oeuvre après la guerre de 1940 se comprend aisément ! Mais il y a beaucoup plus : des cercles d’études, des colonies de vacances, l’école d’Orsay, qui représentait pour les EIF une lourde charge mais dont ils ne se séparent pas sans déchirure. On a même parfois l’impression que les responsables des EIF, commissaires ou permanents, s’intéressent davantage à ces extensions qu’aux activités scoutes proprement dites, peut-être plus banales. La différence avec les autres scoutismes est sensible.

Elle s’explique probablement par la place particulière des EIF : c’est pratiquement le seul mouvement de jeunesse du judaïsme français. Alors que le catholicisme propose à côté des scouts et des guides des patronages paroissiaux, des mouvements d’action catholique spécialisée, des groupes d’étudiants, des cercles d’étude, des groupes caritatifs ; alors que le protestantisme dispose de la « Fédé » (Fédération des étudiants réformés) à côté des Eclaireurs, les EIF constituent le plus souvent la seule structure d’accueil pour les adolescents juifs. Cette inégale diversification des possibilités d’éducation, qui répond à la taille inégale de ces différents groupes religieux, conduit les EIF à assumer une pluralité de fonctions qui modifie son scoutisme. C’est seulement après l’arrivée en France des colons d’Afrique du Nord, que la transplantation des Unités populaires marocaines et la création du Département éducatif de la jeunesse juive créera une structure parallèle durable et déchargera les EIF d’une partie des tâches qu’ils avaient assumées.

Le pluralisme du judaïsme français constitue sans doute une seconde explication. Les EIF se veulent résolument fidèles à ce pluralisme qu’ils articulent en trois tendances : orthodoxe, libérale et sioniste. Ce pluralisme est difficile à organiser concrètement, car il implique des définitions identitaires différentes, des fidélités variables et des observances inégales. En outre, comme dans beaucoup les mouvements éducatifs catholiques, on constate une dissonance culturelle entre les familles et les éducateurs. Les familles sont mues parfois par de profondes convictions religieuses, mais le plus souvent, leur religion n’est qu’un conformisme vague et qui tient à rester lointain. Paradoxalement pourtant, c’est parce que le mouvement revendique une orientation religieuse qu’ils lui font confiance et leur confient leurs enfants : l’identité religieuse fonctionne comme un label de qualité. Les éducateurs poursuivent une ambition plus large, et la formation complète qu’ils veulent donner comprend évidemment, et place même en son centre, la dimension religieuse. Mais si l’on veut faire « un mouvement à base spirituelle qui recrée un peuple », pour reprendre une formule de Gilbert Bloch, on ne peut se contenter de développer l’adresse, l’énergie et la résistance, de former le caractère et de conduire à la pratique de valeurs morales comme la solidarité, l’entraide, la franchise, le courage etc.… Il faut davantage : une formation religieuse. Cette contradiction est difficile à gérer pour tous les mouvements, qui oscillent entre deux solutions extrêmes, entre lesquelles le choix est impossible : soit le repli sur un scoutisme purement éducatif et moral, plus commode à vivre quotidiennement, mais incapable de satisfaire les plus exigeants sur le plan religieux ; soit l’acceptation d’un rôle de propédeutique de la religion, qui écarte une partie non négligeable du public. Dans le cas des EIF, cette tension inhérente à tout scoutisme sauf le scoutisme laïque, est avivée par le pluralisme du judaïsme. A la différence du catholicisme, et même si des institutions acceptées lui confèrent une unité relative, ce n’est pas une église,  en outre, ce n’est pas seulement une religion, et l’on peut donner d’autres définitions que religieuses de la judéité.

L’étonnant, quand on referme ce livre si justement intitulé : « Scouts, juifs et français », c’est que les EIF aient préservé leur unité tout au long de la période. La gestion du pluralisme n’est pas allée sans infléchissements successifs et contradictoires, mais elle a été efficace. Alors que les tensions post-conciliaires ont fait éclater le scoutisme catholique en deux mouvements rivaux, le scoutisme israélite a préservé son unité. Mais c’est aussi peut-être parce que sa position exceptionnelle au sein du judaïsme français lui conférait des responsabilités plus lourdes. Dans un système qui compte beaucoup d’organisations, en créer une de plus n’est pas grave. Casser l’organisation principale, voire unique, est une toute autre affaire. Les EIF ont maintenu leur unité en acceptant, avec le pluralisme, une pluralité de fonctions et des réalisations très diverses. Il n’aurait pas duré s’il s’était contenté d’être un scoutisme comme les autres.

 

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