L’annexe de la 2ème édition de Vichy et la Shoah : Paxton, « la polémique Zemmour » et l’ouvrage Vichy et la Shoah

L’annexe de la 2ème édition de Vichy et la Shoah : Paxton, « la polémique Zemmour » et l’ouvrage Vichy et la Shoah

ANNEXE
Un historien sérieux ?

Paxton, la « polémique Zemmour » et l’ouvrage « Vichy et la Shoah »

Début octobre 2014 s’est déclenchée en France une polémique assez violente autour du livre d’Éric Zemmour, « Le suicide français »[1]. Dès la première émission de présentation de son ouvrage dans les médias[2], une focalisation s’est produite immédiatement autour du chapitre que Zemmour a consacré à l’influence des ouvrages de Richard Paxton sur la société française et à la création de ce que nous avons appelé dans ce livre « la doxa ». Sans entrer dans les détails d’un psychodrame typique du monde médio-politique français bien-pensant[3], je voudrais mettre en avant quelques remarques avant de proposer au lecteur une analyse de texte qui, on le verra, remet un peu les pendules de l’Histoire à l’heure.

  • Je n’ai pas, bien entendu, à me prononcer sur l’ensemble de l’ouvrage d’Éric Zemmour dans le cadre de ce livre. J’ai certes mes propres opinions et réserves sur certaines de ses approches, mais celles-ci concernent le citoyen ordinaire Alain Michel et non pas l’historien de la Shoah que je m’efforce d’être.
  • Les deux pages qui sont consacrées à mon ouvrage dans « Le suicide français » sont dans l’ensemble honnêtes et reflètent grosso modo le contenu de ce livre. Bien entendu, résumer 400 pages en 2 pages oblige à des simplifications et à des raccourcis, et j’aurais parfois employé d’autres expressions. Notamment, il me semble inexact de mettre au compte de Pétain le mérite de la protection des Juifs français alors que, nous l’avons vu, il s’est agi essentiellement d’une politique de Pierre Laval, assisté de René Bousquet, et il m’aurait semblé plus judicieux d’employer l’expression globale de « Gouvernement de Vichy ».
  • La mobilisation générale du ban et de l’arrière-ban du monde intellectuel français pour défendre la doxa de Paxton et de Klarsfeld me semble typique de la domination sans partage de cette doxa qui empêche tout débat réel et toute réflexion « hors des sentiers battus » pour maintenir coûte que coûte la condamnation absolue du régime de Vichy.
  • J’ai pu constater par moi-même la manière biaisée dont le débat était mené. Alors que les médias ouvraient largement leurs colonnes ou leurs micros aux défenseurs de la doxa et, en tête, à Klarsfeld et à Paxton, il ne m’a pratiquement jamais été possible de faire entendre ma voix, malgré tous mes efforts[4]. Ici également, pour ne prendre qu’un exemple, le journal « Le Monde » a battu des records d’hypocrisie. Nicolas Truong, chef du service idées-débats, a fait paraître[5] un long texte intitulé « Contre le marketing de la réaction », où il pourfend Éric Zemmour, le comparant presque au négationniste Robert Faurisson. Ce responsable des idées-débats, qui a pourtant écrit un ouvrage intitulé « Résistances intellectuelles », a une telle conception de ce que doit être un débat qu’il enfonce le clou en donnant la parole à trois des principaux défenseurs de la doxa : Paxton, Klarsfeld et Semelin. Mais la « résistance » unilatérale de Truong ne conçoit pas que le mot « débat » puisse signifier donner la parole à l’autre partie, à l’opinion adverse. Je l’ai contacté sur son adresse électronique personnelle pour proposer de faire entendre une autre voix. J’attends encore aujourd’hui sa réponse…
  • Le 9 octobre 2014, une mésaventure du même ordre m’était arrivée avec Rue89. Pascal Riché interviewait Robert Paxton par téléphone, et celui-ci s’en prenait non seulement à Eric Zemmour, mais également directement à moi. Il suffit de citer la première phrase de Paxton et la dernière pour constater qu’il n’y allait pas de main morte : « Cet argument est parfaitement vide, de même que le livre d’Alain Michel sur lequel il s’appuie. […] Alain Michel n’est pas un historien sérieux : on ne peut pas écrire ce qu’il a écrit si on a lu les textes de Vichy et les ouvrages récents sur l’application de ces textes. » J’avais demandé un droit de réponse à Pascal Riché qui, avec le même courage intellectuel que Nicolas Truong, n’a même pas pris la peine de me répondre[6]. J’ai décidé cependant, pour l’exercice, de prendre au sérieux le jugement du grand professeur de Columbia. Si je ne suis pas un historien sérieux, c’est bien entendu en comparaison avec le sérieux de Robert Paxton. Je me suis donc mis au travail en parcourant et en analysant les propos « définitifs » de Paxton dans l’article du Monde[7]. Dans les pages suivantes, le lecteur curieux trouvera donc d’une part, l’article de Paxton et d’autre part, le relevé des « quelques » erreurs qui s’y sont glissées. Cela permettra ainsi de répondre à la question que 99% des historiens et des journalistes de France ne se posent pas : Robert Paxton est-il un historien sérieux?

L’article de Paxton paru dans Le Monde du 18/10/2014 :

Le zèle de Vichy dans la déportation des Juifs français

Dénoncer les crimes du régime du maréchal Pétain, ce n’est pas critiquer la France.

Dans sa longue complainte sur le déclin de la France, Eric Zemmour laisse percer un mince rayon de lumière : au moins, la France de Vichy parvint-elle à sauver 75  % des Juifs de France du monstre nazi…

Il est difficile de croire qu’il a véritablement lu les Statuts de Vichy concernant les Juifs. Aucune « préférence nationale » n’y apparaît. Toutes les mesures de Vichy concernant les Juifs visaient autant les citoyens français que les immigrés, mise à part celle du 4  octobre  1940 ordonnant l’internement des « ressortissants étrangers de race juive ». Certaines dispositions, il est vrai, furent prises afin d’exempter les vétérans de guerre et les Juifs qui avaient rendu à la France des services particuliers (qui n’étaient pas nécessairement citoyens français), ainsi que des familles installées dans l’Hexagone depuis cinq générations. Dans les faits, toutefois, peu de personnes bénéficièrent de ces exemptions, et il arriva que certaines d’entre elles finissent par être déportées.

Le régime de Vichy appliqua ses mesures de restriction aux Juifs avec zèle. Des chercheurs français établirent le chiffre précis de ceux qui furent exclus de la fonction publique et interdits d’exercer leur profession. La commission Mattéoli a déterminé très exactement combien d’entre eux furent victimes de spoliations. Les Juifs français, davantage intégrés que les immigrés, ont particulièrement souffert de ces mesures. Lorsque les déportations débutèrent, ils étaient déjà extrêmement fragilisés par la perte de leurs professions et de leurs biens.

Antisémitisme culturel français

 Les Juifs assimilés comme Léon Blum furent les cibles d’un opprobre tout particulier. Xavier Vallat, le premier commissaire général aux questions juives, brouillait la différence existant prétendument entre l’antisémitisme culturel français et l’antisémitisme racial allemand. Vallat était convaincu que des Juifs comme Blum, bien que nés français, étaient fondamentalement incapables de devenir d’authentiques Français.

Tous les historiens ayant travaillé sérieusement sur la France de Vichy détectent un changement à l’été 1942, lorsque la Solution finale commença à être mise en œuvre en France, avec les arrestations de masse, et la séparation des mères de leurs enfants. Même ceux qui s’étaient récemment plaints du nombre trop élevé à leurs yeux d’immigrés montrèrent de la répulsion. Cinq évêques dénoncèrent ces arrestations. Pierre Laval, le chef du gouvernement, n’obtint qu’un report de l’arrestation des Juifs français. Les Allemands acceptèrent de déporter en priorité les Juifs étrangers, pourvu que la police française assure un nombre suffisant pour remplir les trains. Ils dirent toujours très clairement à Laval qu’ils finiraient par s’occuper des Juifs français aussi. Il n’y eut jamais aucun accord, ni écrit ni oral, sur cette question.

En fin de compte, les Allemands s’emparèrent de tous ceux qu’ils purent, français ou non. Un tiers des 76 000 Juifs déportés était des citoyens français, dont, il est vrai, des enfants nés en France de parents immigrés. L’extermination de 25  % des Juifs de France ne fut pas une issue positive. La France avait bien plus de possibilités de dissimuler les Juifs que la Belgique et les Pays-Bas, où la présence allemande était plus forte. L’exemple de l’Italie permet d’établir une meilleure comparaison. L’Occupation allemande y débuta plus tard, mais se termina plus tard aussi, en mai  1945. Ne pouvant compter ni sur l’aide de l’État italien ni sur celle de sa police, les nazis ne furent en mesure de mettre la main que sur 16  % des Juifs d’Italie. Si en France la police de Vichy participa activement aux arrestations, elle le fit avec de moins en moins de zèle à partir du début de l’année 1943.

Plus stupéfiant encore, le régime de Vichy envoya spontanément 10 000 Juifs étrangers de la zone libre de l’autre côté de la ligne de démarcation pour les livrer à une mort certaine. Une telle mesure n’eut pas d’équivalent en Europe de l’Ouest, et n’en eut que peu en Europe de l’Est. On peut tenter d’expliquer ce zèle en l’interprétant comme une réaction à l’avalanche de réfugiés dans les années 1930. La France en accueillit proportionnellement plus que les États-Unis, mais pas davantage en nombre absolu, comme le prétend M. Zemmour. Après 1940, Vichy tenta de convaincre l’Allemagne de « reprendre » ses réfugiés. Au printemps 1942, Berlin obtempéra et put compter sur le plein concours de Vichy.

Des gens de bien

 Bien comprendre la situation allemande permet de saisir l’importance pour eux de la collaboration policière française. Une constante pénurie de main-d’œuvre sévissait en Allemagne. Engagée dans des combats de grande ampleur sur le front de l’Est, elle comptait en France sur Vichy et sa police pour combler ce manque. Ce fait n’est pas de mon invention, contrairement à ce qu’insinue M. Zemmour ; il ressort avec évidence des archives allemandes. « Etant donné que Berlin ne peut pas détacher du personnel », écrivit le 7  juillet  1943 Heinz Röthke, l’officiel chargé de diriger les actions allemandes contre les Juifs, « l’action – d’arrestation de Juifs – devra être exécutée presque exclusivement avec des forces de la police française ».

Il existe, dans cette lamentable histoire, quelque chose dont il est permis de se féliciter. Je pense ici aux efforts que menèrent de nombreux Français pour venir en aide aux Juifs, particulièrement aux enfants. Michael R. Marrus et moi-même leur avons dédié notre ouvrage paru en  1981, Vichy et les Juifs (Calmann-Lévy), car nous ne concevions pas que la critique de Vichy puisse équivaloir à une critique de la France et des Français (comme le pense Zemmour). L’aide humanitaire apportée aux Juifs ne fut pas une spécificité française, mais elle joua un rôle important reconnu par Vichy qui traqua et arrêta parfois ces gens de bien.

Le livre d’Eric Zemmour rencontre le succès parce qu’il exploite avec habileté la peur du déclin. Le lecteur est porté par sa verve, son talent pour l’invective, son don de conteur et son goût de la provocation. Mais tout ce qui est abordé dans ce livre l’est au travers de verres déformants. Sa nostalgie de l’autorité masculine ne fait guère de propositions constructives pour surmonter les problèmes du moment. Je ne crois pas qu’ils seront nombreux à vouloir sérieusement revenir à l’époque d’avant 1965, alors que les femmes ne pouvaient ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leurs maris, un changement que Zemmour semble regretter. Une fois que l’énergie criarde de ce livre aura fait son petit effet, l’engouement du moment disparaîtra.

Vues de l’étranger, les idées noires exploitées par Zemmour ne semblent pas si exceptionnelles. Jadis puissance militaire et culturelle, la France en est venue à occuper une position certes honorable mais moyenne. Aucun État n’échappe au relâchement des liens nationaux et sociaux, au commerce mondialisé et à l’individualisme débridé. Aux États-Unis aussi, on redoute la déchéance. Le Tea Party est parvenu à bloquer le gouvernement fédéral. Le système électoral américain est archaïque. Le président n’est pas apprécié par la population. Un mouvement « néo-confédéré » vigoureux s’enorgueillit de la cause sudiste telle qu’elle fut défendue au cours de la guerre civile des années 1861-1865. Ce mouvement accuse les historiens qui critiquent la société esclavagiste d’être quelque peu antiaméricains. Eric Zemmour se sentirait chez lui en leur compagnie.

Article écrit par Robert O. Paxton et traduit de l’anglais par Frédéric Joly.

Robert O. Paxton professeur émérite d’histoire, Columbia University (New York) ; il est notamment l’auteur, en 1972, de « La France de Vichy, 1940-1944«  (Seuil).

Les problèmes historiques d’un texte.

Le Professeur Paxton a, bien entendu, le droit de ne pas aimer le livre d’Éric Zemmour. Ce n’est pas sur cette question que je me suis interrogé. Mon souci concerne les arguments historiques employés et développés par Paxton dans son argumentaire. Je vais donc suivre le texte et montrer quelles sont, à mon sens, les erreurs factuelles commises par Paxton et qui remettent en cause cette brillante démonstration.

1)  Face à l’affirmation d’Éric Zemmour selon laquelle Vichy aurait sauvé 75% des Juifs de France, Robert Paxton écrit : « Il est difficile de croire qu’il a véritablement lu les Statuts de Vichy concernant les Juifs. Aucune « préférence nationale  » n’y apparaît. Toutes les mesures de Vichy concernant les Juifs visaient autant les citoyens français que les immigrés, mise à part celle du 4  octobre  1940 ordonnant l’internement des  » ressortissants étrangers de race juive « . Le Statut des Juifs d’octobre 1940 est, bien entendu, une réalité historique. Le seul problème est que celui-ci n’a rien à voir avec la question posée. Lorsque le Statut des Juifs est adopté, la Solution finale n’existe pas, et son application en France par les Allemands ne commencera que 18 mois plus tard. Nul ne nie l’antisémitisme de Vichy; mon livre commence par ce constat, et Zemmour lui-même le rappelle. Mais l’existence de l’antisémitisme de Vichy ne préjuge en rien la manière dont Vichy va réagir à la déportation des Juifs. Certes, après-coup, on peut constater que l’existence de ce Statut a affaibli les Juifs face à leurs persécuteurs. Mais cela n’était pas une volonté a priori, le Statut étant adopté en fonction du contexte de 1940, pas de celui de 1942. C’est là d’ailleurs une des erreurs redondantes des partisans de la doxa, celle de tout prendre en bloc, comme si l’histoire ne décrivait pas une situation en évolution, et comme si le respect de la chronologie n’était pas important. Paxton n’y échappe pas. Ce qu’écrit donc Paxton au cours de deux longs paragraphes à propos du zèle de l’antisémitisme législatif de Vichy ne constitue en rien un argument historique pesant d’un poids quelconque quant à la responsabilité de Vichy dans les déportations.

2)  Sur Vallat et les Juifs français, l’analyse de Paxton me semble essentiellement fausse. Si vis-à-vis de Léon Blum il existait sans doute une vindicte particulière, la quasi-totalité des déclarations de Vallat avant, pendant et après la guerre, montre la grande distinction qu’il faisait entre les Juifs français et les Juifs étrangers. Mais de toute manière, comme pour le paragraphe précédent, ce qu’écrit Paxton n’a rien à voir avec la déportation puisque Xavier Vallat a été écarté de ses fonctions avant les événements de l’été 1942. Nous sommes de nouveau devant un type d’argument anachronique.

3)  Le paragraphe suivant, consacré au tournant de l’été 1942, est tellement confus et problématique que nous allons l’analyser passage par passage :

« Tous les historiens ayant travaillé sérieusement sur la France de Vichy détectent un changement à l’été 1942. »

A priori, personne ne conteste ce point et il s’agit tout d’abord pour Paxton de poser en filigrane le principe suivant : seul celui qui acquiesce aux propos du  grand professeur américain peut être considéré comme un historien sérieux. Mais il y a bien plus. En introduisant ce paragraphe, qui évoque la Solution finale, par une réflexion générale sur « la France de Vichy », Paxton place la responsabilité de l’application de celle-ci dans la perspective de Vichy, et non pas dans celle de l’Allemagne nazie. Certes, il ne peut pas écrire que la Solution finale est une initiative de Vichy, mais tout est fait dans la rédaction du texte pour réduire l’importance de l’Allemagne nazie et mettre au premier plan celle du gouvernement français, comme le montre l’extrait suivant :

 « [..] lorsque la Solution finale commença à être mise en œuvre en France, avec les arrestations de masse, et la séparation des mères de leurs enfants. »

Le choix de la forme passive et l’absence de complément d’agent (c’est-à-dire de véritable sujet de l’action) en disent long… C’est un peu comme si la Solution finale s’était mise en œuvre par elle-même, et de nouveau,  les Allemands sont escamotés. Mais là également, cette phrase suggère encore davantage. La Solution finale est définie ici par deux actions : »les arrestations de masse » et « la séparation des mères de leurs enfants ». Ces deux actions ont été réalisées concrètement par la police française.  En définissant ainsi l’application de la Solution finale, Paxton enfonce le clou de la responsabilité de Vichy. Bien entendu, si l’on va regarder la réalité des faits historiques, la complexité des événements et des responsabilités apparaît immédiatement, et c’est ce que nous avons fait dans ce livre. Mais pour Paxton, il n’est pas question de passer par la subtilité des différences, entre zone nord et zone sud, entre exigences allemandes et applications françaises, entre sort des Juifs français et des Juifs étrangers. La technique de l’amalgame, utilisée précédemment pour l’antisémitisme, continue à être au centre de ce texte.

« Même ceux qui s’étaient récemment plaints du nombre trop élevé à leurs yeux d’immigrés montrèrent de la répulsion. Cinq évêques dénoncèrent ces arrestations. »

Sur le plan strictement historique, ces deux affirmations sont problématiques. D’une part, les réactions de l’opinion publique en été 1942 ont été souvent exagérées, et lorsque l’on va voir les archives, on s’aperçoit qu’elles ne concernent qu’une minorité de Français et que, de plus, cette « vague » semble largement s’estomper, voir disparaître, lorsqu’arrive l’hiver 1942-1943. D’autre part, les protestations des cinq évêques entraînent le constat que 85 autres évêques se sont tus, ce qui n’est pas négligeable. Enfin, on peut se demander en quoi ces réactions viennent prouver que l’approche de Hilberg, Poliakov ou moi-même serait erronée.

« Pierre Laval, le chef du gouvernement, n’obtint qu’un report de l’arrestation des Juifs français. Les Allemands acceptèrent de déporter en priorité les Juifs étrangers, pourvu que la police française assure un nombre suffisant pour remplir les trains. Ils dirent toujours très clairement à Laval qu’ils finiraient par s’occuper des Juifs français aussi. Il n’y eut jamais aucun accord, ni écrit ni oral, sur cette question. »

Le nombre de problèmes que contiennent ces quelques phrases est impressionnant. Nous parlerons des principaux.

  1. En admettant que Pierre Laval n’ait obtenu qu’un « report », il s’agit cependant d’un acte de protection en soi, même s’il est limité dans le temps. Le fait que les Juifs citoyens français aient été arrêtés et déportés plus tardivement explique largement, comme nous l’avons montré au début du livre, la différence considérable existant entre ce groupe des Juifs citoyens français et le groupe des Juifs étrangers. Si, comme l’avoue lui-même Paxton, c’est Pierre Laval qui a obtenu ce report, on a du mal à comprendre pourquoi l’historien américain a tellement tenu au début de son texte à affirmer que Vichy ne pratiquait pas la préférence nationale et faisait preuve d’un antisémitisme extrême.
  2. D’ailleurs, comme il l’écrit dans la phrase suivante, Paxton avoue que les Allemands ont accepté cette préférence nationale de Vichy, en échange de la fourniture de « quotas », précise-t-il. Affirmation erronée en ce qui concerne la rafle du Vel d’Hiv, mais qui, par contre, est partiellement juste pour les arrestations et déportations de début 1943. Une fois encore, cette globalisation du regard de Paxton l’amène à affirmer des points qui peuvent être vrais ou faux suivant le moment chronologique auquel on se réfère.
  3. Bien entendu, les Allemands n’avaient jamais renoncé à s’attaquer également aux Juifs français. Mais est-ce que cela signifie que Laval et le gouvernement de Vichy étaient prêts à accéder facilement à cette demande ? Nous pouvons sans doute en juger par le sort des Juifs français qui avaient été naturalisés. Au cours de l’année 1943, les autorités allemandes firent pression de manière régulière sur Vichy pour que celui-ci annule globalement les naturalisations de Juifs étrangers ayant obtenu leur citoyenneté française entre 1927 et 1940. Finalement, comme nous l’avons vu dans le corps du livre, Laval et Pétain ont refusé de prendre cette mesure. Bien sûr, cette décision vient relativement tard, en été 1943, à un moment où l’Allemagne recule sur tous les fronts. Mais quoi qu’il en soit des véritables motivations de ce choix, en tergiversant pendant des mois sur la question de la dénaturalisation, puis en la refusant, le Gouvernement de Vichy a effectivement protégé de la déportation plusieurs dizaines de milliers de Juifs devenus fraîchement citoyens. Il est vrai que cette erreur de Paxton sur l’attitude de Vichy rejoint l’un des points les plus critiquables de son ouvrage général sur Vichy : avoir analysé ce régime uniquement du point de vue allemand, en supposant que le gouvernement de Vichy n’a fait qu’obéir à leurs demandes. Mais la réalité historique fut beaucoup plus complexe, sur la question juive ainsi que sur d’autres aspects du régime de Vichy.
  4. Le summum des erreurs de Paxton est atteint dans la phrase qui clôt ce paragraphe, et qui nie tout accord entre Vichy et les Allemands : « Il n’y eut jamais aucun accord, ni écrit ni oral, sur cette question. » Il s’agit bien entendu d’un point crucial, qui se trouve au centre de la controverse. Pour Hilberg, Poliakov ou moi-même, Vichy a conclu un accord pour protéger les Juifs français aux dépens du sort des Juifs étrangers. Pour Paxton, Klarsfeld et les tenants de la doxa, reconnaître l’existence d’un tel accord obligerait à reconnaître un activisme de Vichy en faveur d’une partie des Juifs, et donc à remettre en cause l’absolue criminalité antisémite de ce régime. Dans l’article du Monde, Paxton nie donc l’existence d’un accord quelconque qui aurait protégé les Juifs français. Nous avons vu déjà plus haut que Paxton se contredit en admettant que Laval avait obtenu « un report de l’arrestation des Juifs français ». Il y a donc bien eu accord, qui au moins laissait du temps aux Juifs français, la « denrée » la plus précieuse pour les Juifs en Europe au moment de la Shoah. Mais pour Paxton, il s’agit d’un marché de dupes. Il l’a déjà exprimé dans le livre qu’il a écrit avec Michaël Marrus, Vichy et les Juifs, à la page 219, où, contrairement à l’article du Monde, il ne nie pas qu’il y ait eu accord, tout en ajoutant : « Mais il n’avait jamais obtenu aucun semblant d’accord des autorités allemandes à ce que l’on considère généralement comme le point fondamental de sa réponse à la Solution finale : sauver les Juifs français en livrant les Juifs apatrides et étrangers« . Pour affirmer ceci, Paxton cite, quelques lignes auparavant, un document datant du 9 juillet 1942, cinq jours après l’accord ratifié par Laval. Le lecteur me pardonnera de citer le texte du livre de Paxton, mais cela va nous permettre de comprendre les méthodes d’un historien « sérieux » :

« Le S.D. était désireux de ménager Laval jusqu’à un certain point. Alors qu’il discutait de la situation à Bruxelles avec ses collègues, Dannecker indiqua que, d’accord avec Vichy, les déportations étaient provisoirement limitées aux Juifs apatrides et étrangers et à certains Juifs français déportés par mesure de représailles. Cependant, à l’avenir, on demanderait aux Français de procéder à la dénaturalisation massive des Juifs français de sorte qu’ils puissent, eux aussi, être déportés. »

Apparemment, le document cité est imparable : les Juifs français devaient perdre leur citoyenneté et être ensuite envoyés à l’Est, et l’accord des autorités françaises ne semble pas faire de doute. Le seul problème est qu’il y a une « erreur » dans le texte du document (en réalité une deuxième erreur s’est également glissée : il ne s’agit pas d’une conversation qui a lieu à Bruxelles mais d’un télex envoyé de Paris à Bruxelles ; certes, cette « erreur » est moins importante, mais elle souligne encore une fois le manque de rigueur des auteurs). Dans le livre de Serge Klarsfeld, Vichy-Auschwitz, le document en question est cité dans son intégralité, page 243. La dernière phrase de ce télex est la suivante :

« La deuxième phase de l’évacuation en masse des Juifs de France, telle que nous l’envisageons, consistera à exiger du Gouvernement français la dénaturalisation des Juifs immigrés après la [première] guerre mondiale, afin que soit rendue possible leur évacuation à eux aussi. »

Paxton et Marrus ont donc changé « un petit peu » le texte du document en le reproduisant dans leur livre. Ce qui dans le document  original est « Juifs immigrés après la guerre mondiale « devient sous leur plume « Juifs français » tout simplement. Certains historiens « sérieux » ne peuvent s’empêcher d’arranger les citations afin qu’elles correspondent à leur vision idéologique. Nous avons vu dans le chapitre cinq de notre ouvrage qu’Annette Wieviorka et Michel Lafitte ont utilisé la même technique dans leur livre sur Drancy, transformant le document sur la question des enfants afin que la culpabilité de Laval ne fasse aucun doute.

  1. Il y a donc bien eu un accord qui épargnait aux Juifs citoyens français arrestations et déportations mais, en échange, livrait en pâture aux Allemands les Juifs étrangers. La question qui reste en suspens et celle des Juifs étrangers devenus français entre les deux guerres. Comme précisé plus haut, Vichy décide finalement de ne pas dénaturaliser cette catégorie de personnes en été 1943. La réaction allemande ne se fait pas attendre et le document qui en témoigne (Vichy-Auschwitz, tome 2, p. 331-332) prouve définitivement l’existence d’un accord, à présent dénoncé :

« Paris, le 24 août 1943.

De Brinon a informé le 19 août le chef du Gouvernement à Vichy du fait suivant, en le priant de transmettre au maréchal Pétain. M. Röthke s’est rendu dans la matinée du 19 août 1943 chez le commissaire aux Affaires juives et a expliqué que l’administration allemande aurait décidé, à partir de maintenant, de ne plus faire de différences entre Juifs français et étrangers, en raison du refus du maréchal de signer le projet de loi sur la dénaturalisation des Juifs étrangers et son désir de ne trancher que cas par cas. On serait décidé, du côté allemand, à annuler rétroactivement toutes les mesures exceptionnelles autorisées jusqu’à présent et à ne plus prendre en considération aucune recommandation pour des « Israélites ».

  1. Röthke a également fait comprendre qu’il organiserait dans les deux zones des rafles massives de Juifs français, si les divergences d’opinion actuelles n’étaient pas très vite surmontées. « 

Une dernière remarque sur ce point. Je pense avoir apporté la preuve que les affirmations de Paxton, concernant la non-existence d’un accord entre Vichy et Allemands pour protéger les Juifs français, sont dénuées de tout fondement historique réel. Mais pour ce faire, j’ai été obligé d’imposer au lecteur une longue démonstration. C’est là un des grands avantages de Paxton qui dispose de médias acquis. Non seulement, on ira automatiquement lui demander son avis, ce qui est légitime, mais ceux qui l’interrogent ne douteront pas un instant que l’on puisse prendre ses paroles pour argent comptant. Le journalisme d’investigation n’existe malheureusement plus face aux affirmations de la doxa et de son porte-parole.

 

4)  Signalons enfin d’autres erreurs. Concernant la comparaison avec la Belgique et la Hollande, elle figure dans mon ouvrage à la fin du chapitre deux, et je renvoie donc le lecteur aux citations des travaux des historiens hollandais Griffioen et Zeller qui contredisent Paxton. Quant à la comparaison avec l’Italie, elle ne tient pas debout à deux égards :

  1. a) La longueur de l’Occupation. Si on prend les chiffres globaux de l’Occupation en France, de juillet 1940 à août 1944, on arrive à 60 mois. En Italie, l’Occupation a duré de début septembre 1943 à début mai 1945, soit 20 mois, 3 fois moins. Si on ne considère que la période d’application de la Solution finale, en France, elle a duré de mars 1942 à août 1944, soit 30 mois. En Italie, de début septembre 1943 à début novembre 1944 (date de l’arrêt des exterminations à Auschwitz ; après cela, on est dans le cadre du monde concentrationnaire global), 15 mois, un rapport de un à deux. Encore une fois, Paxton affirme des faits sans les vérifier. Le taux de victimes en Italie est au minimum équivalent à celui de la France. Liliana Picciotto, dans le livre dirigé par Joshua Zimmerman, Jews in Italy under facist rule (Cambridge, 2005), estime que 26 % des Juifs d’Italie ont été victimes de la Shoah.
  2. b) L’état fasciste italien. La république de Salo s’est considérablement impliquée dans la Solution finale. Les organisations fascistes ont suppléé à la police italienne là où celle-ci était réticente, mais une grande partie de la police a participé aux arrestations. Si on compare avec la France, la police de Vichy n’a pratiquement plus arrêté de Juifs après mars 1943. La police de zone nord, elle, était aux ordres des Allemands mais de plus, beaucoup d’arrestations fin 43 ou début 44 ont été commises directement par les commandos de Brunner ou de Barbie. Bref, là aussi, l’affirmation de Paxton est erronée.

 

5) L’arrestation des Juifs étrangers en zone libre en été 1942 et leur envoi vers Drancy, d’où ils ont été déportés, est effectivement un crime de Vichy, mais ces arrestations ne sont pas « stupéfiantes ». Elles sont le résultat des accords entre Vichy et les nazis, comme nous l’avons vu, mais dont Paxton refuse de reconnaître l’existence, ce qui me paraît être le point véritablement stupéfiant ! Par ailleurs, cet acte criminel de Vichy a deux « circonstances atténuantes » que l’on doit souligner.

  1. a) La première conséquence du « troc humain » effectué est le semi-échec de la rafle du Vel d’hiv. La rafle programmée en juin par la SS visait quelque 22. 000 Juifs de zone nord, dont 40 % de Juifs français. Sur quelque 100.000 Juifs adultes de zone nord, la mission était réalisable. Le fait de réduire les arrestations aux seuls Juifs apatrides rend impossible l’objectif puisqu’il n’y a plus que quelque 25.000 victimes potentielles. La preuve est d’ailleurs l’annulation des convois (sauf un) qui devaient partir de province. Ainsi à Bordeaux, il était prévu quelque 1200 arrestations et début juillet, Dannecker constate que désormais, du fait de l’accord passé avec Vichy, il n’y a plus que 300 arrestations possibles. C’est d’ailleurs pourquoi le même Dannecker demande dès le 10 juillet à Berlin de pouvoir déporter également les enfants, car le but est d’amortir cette « perte sèche » et de remplir au moins les trains.
  2. b) Deuxième circonstance atténuante, la non-connaissance à ce moment de la Shoah. C’est une « mort certaine » qui attend les Juifs étrangers, mais ceux qui arrêtent et déportent en zone sud ne le savent pas encore.

 

6)  Pour la question qui nous occupe, la division que propose Paxton entre Europe de l’Est et Europe de l’Ouest n’est pas opérative. Ce qui fait la différence est l’existence ou non d’un gouvernement local. Il existe 6 pays dans ce cas dont la France. Le Danemark est un cas  exceptionnel puisque l’intérêt des Allemands est de leur laisser la plus large autonomie possible, et les Juifs du Danemark, bien qu’étrangers majoritairement, ont presque tous été sauvés, avec la complicité d’une partie des Allemands eux-mêmes. Dans les cinq autres pays, qui ont des situations diverses mais qui sont tous sous des régimes dictatoriaux nationalistes et conservateurs, une distinction a toujours été établie entre Juifs étrangers et Juifs nationaux. Le cas le plus extrême est celui de la Bulgarie, alliée de l’Allemagne, qui tout en édictant des lois antisémites, souvent beaucoup plus drastiques que celles de Vichy, a protégé 100 % de ses Juifs nationaux, mais déporté la majorité de ses Juifs étrangers, ceux de Thrace et de Macédoine, en les accompagnant elle-même jusqu’au centre d’extermination de Tréblinka.

 

7)  En ce qui concerne les tractations entre  Vichy, les États-Unis et l’Allemagne, autour des réfugiés juifs, il est faux d’écrire qu’après 1940, Vichy aurait tenté de convaincre l’Allemagne de reprendre les réfugiés. Il y a eu certes des protestations lors de l’expulsion des Juifs d’Alsace et de Lorraine, en été 1940, puis lors de l’arrivée des Juifs de la région de Bade, fin octobre 1940. Mais les vraies négociations ont eu lieu avant le printemps 1942 avec les États-Unis, qui ont refusé d’accueillir des Juifs comme le montrent les documents que je cite dans mon livre. Lorsque les États-Unis ont protesté fin août et début septembre 1942 contre la livraison des Juifs apatrides aux Allemands, Laval, en tant qu’ambassadeur de France à Washington, a reproché aux États-Unis de ne pas avoir accueilli les Juifs étrangers lorsque Vichy les avait proposés (documents : Klarsfeld, p. 382 et 439). Bien entendu, au printemps 1942, ce sont les Allemands qui changent de politique et proposent le rapatriement des Juifs étrangers vers l’Est, euphémisme qui dissimule l’application de la Solution finale.

 

8)  Lorsque l’aide prévue par les Allemands de la part des forces de police française est abordée, on se trouve confronté à l’un des procédés caractéristiques mis en œuvre par Paxton : ne citer qu’une partie des sources, celle qui semble soutenir sa propre thèse, sans remettre la citation dans le contexte. Le texte du 7 juillet 1943 rapportée par Paxton est un document interne, au moment où les Allemands préparent la grande rafle qu’ils imaginent pouvoir réaliser dès que Vichy aura promulgué  la loi de dénaturalisation de toute une partie des Juifs nationaux.

Bien entendu, pour organiser une telle rafle, les Allemands ont besoin de l’aide de la police française. Mais nous avons vu plus haut que Vichy refusera de promulguer la loi. Le même Röthke écrit, le 15 août, dans un rapport interne (soit 5 semaines après le texte cité par Paxton) : « On peut résumer ainsi : Pour ce qui est de la question juive, le Gouvernement français ne veut plus marcher avec nous ! »

Vichy n’a pas répondu aux désirs des Allemands et cette grande rafle de 1943 n’a jamais eu lieu. Le texte cité n’est donc absolument pas une preuve de la complaisance policière du gouvernement de Vichy mais, au contraire, la preuve du désir de celui-ci de limiter les arrestations et les déportations.

 

Le reste de l’article de Paxton concerne des prises de position politiques et idéologiques par rapport à Eric Zemmour, et nous n’avons pas à entrer dans ces considérations. Mais à la lumière de ce que nous venons d’écrire dans cette annexe, le lecteur comprendra sans problème où se situe le sérieux historique, chez le professeur Paxton ou bien dans nos propres recherches.

[1] Albin Michel, 2014.

[2] Emission « On n’est pas couché » de Laurent Ruquier, France 2, 4/5 octobre 2014.

[3] Dont la bizarrerie, voire le ridicule, s’était révélée dès cette première émission du 4/5 octobre, au cours de laquelle on pouvait entendre une journaliste d’origine libanaise, à la connaissance historique fort superficielle, accuser un Juif français d’origine algérienne de haine de soi et de tentative de réhabilitation de Philippe Pétain.

[4] Seuls deux journaux, Actualité Juive et le Journal du Dimanche, ont cherché à me joindre et ont fait paraître l’interview qu’ils avaient réalisée.

[5] Le 18 octobre 2014.

[6] J’avais fait transmettre ma demande par un collègue de Riché qui m’avait répondu : « Je viens de voir Pascal Riché à qui j’ai transmis à l’instant la pièce jointe que vous m’avez fait passer. Je lui donne vos coordonnées afin qu’il vous appelle s’il le juge utile. Voyez avec lui pour le droit de réponse, ce sera plus simple et ne m’en voulez pas de n’être dans cette affaire qu’un modeste intermédiaire. »

[7] Qui reprennent, en plus détaillés, les arguments développés dans l’interview de Rue89.