Histoire des EI

Histoire des EI

La maison d’enfants de Moissac à travers quelques archives d’Alain Michel ©

Rappel :
Dès avant le déclenchement de la guerre le 1er septembre 1939, les Eclaireurs Israélites de France (EIF) avaient prévu d’ouvrir des sortes de colonies de vacances permanentes pour y accueillir les enfants juifs évacués des villes. Avec le début des hostilités, Denise Gamzon, l’épouse du commissaire général des EIF Robert Gamzon, parcourt le sud de la France à la recherche de lieux d’accueil. Elle réussit à en ouvrir 3, mais obligé de revenir sur Paris pour des questions familiales, elle est remplacée par Shatta Simon, qui en ouvre deux supplémentaires, dont la dernière à Moissac, dans le Tarn et Garonne, le 5 décembre 1939. La maison de Moissac est directement dirigée par Shatta et Edouard (Bouli) Simon. Avec la défaite de juin 1940, il ne reste plus que deux maisons ouvertes, Moissac et Beaulieu sur Dordogne. A partir du 7 juillet 1940, le Secrétariat National, évacué de Paris, s’installe à Moissac, ou 5 maisons du Quai du Port ont été transformées en camp scout permanent, qui accueille essentiellement des enfants de Juifs étrangers.
Les jeunes sont répartis en équipes et en tranches d’âge différentes. Chaque groupe est encadré par des cheftaines et des chefs EI qui ont accepté de se consacrer jour et nuit à l’éducation et au soutien physique et moral des enfants. Ces jeunes se retrouvent parfois sans famille, ainsi pour certains arrivés d’Allemagne en France après la nuit de cristal avec un seul parent ou même sans parent aucun. De plus, à partir de fin octobre 1940, suite à la loi du gouvernement de Vichy permettant aux préfets de zone sud d’interner des Juifs étrangers dans des camps, certaines familles confient leurs enfants à des organisations juives comme les EIF et l’OSE pour les sortir de l’enfermement. Le rythme des activités, le vécu du shabath, les jeux, les chansons, les ateliers professionnels pour les plus grands, tout permet d’oublier au moins partiellement la dure réalité du monde extérieur.
Pour illustrer cela, je vous met ci-dessous le très beau poème écrit par Ida Akerman-Tieder dans son livre de témoignage « Et tu le raconteras à tes enfants », p. 116 :
Moissac
Un lieu de vie et de lumière
Dans notre malheur
Hakadoch Barou’h hou nous a envoyé les EI
Shatta et Bouli
Pour nous sauver la vie
Et assurer notre survie
Enfants sortis du camp
Sans les parents
Qui avons eu la chance
D’arriver à cette maison d’enfants
Comme en un camp scout permanent
Je vois une maison propre et jolie
Des napes, des fleurs
Pas de pleurs
Des enfants qui jouent et qui rient
Qui font des farces, étudient et prient
La vie continue…

Première série de documents : Une solidarité EI

En février 1941, sept jeunes de Moissac font leur Bar-Mitzwah. Mais ce n’est pas seulement un événement local, et ils reçoivent donc des messages d’autres EI de la zone sud.

La première lettre, envoyée de Clermont, a été écrite semble-t-il par Samy Klein, jeune rabbin EI qui vient d’être nommé comme aumônier de la jeunesse (j’ai comparé l’écriture avec celle de Samy qui se trouve sur : http://www.judaisme-alsalor.fr/perso/sklein/telsiai.htm)

Ensuite nous avons un télégramme expédié d’Alger par Bouli (Simon) qui se trouve là-bas pour aider à renforcer l’Afrique du Nord, en plein développement EI. Il se trouve là-bas avec Rhino (Robert Schapiro) qui devient le responsable EI pour toute l’Afrique du Nord, tandis que Bouli revient rapidement à Moissac.

 

Autre télégramme, de Lautrec celui-là, le chantier rural des EI, signé par trois personnes : Henri (vraisemblablement Wahl, futur responsable de la sixième), Léon ( ?) et Jacques Pulver, qui est à ce moment responsable administratif de Lautrec.

 

Enfin, toujours du chantier rural, une lettre de félicitation de plusieurs personnes parmi lesquels on reconnaît la signature de Léo Cohn, âme et animateur spirituel de Lautrec.

Deuxième série de documents : Un lieu d’éducation

Le 5 décembre 1939 les premiers enfants réfugiés étaient arrivés à Moissac accueillis par Shatta. Depuis, le 5 décembre était devenu le jour de la fête annuelle de la maison. Le document ci-joint montre le programme d’une des fêtes (il n’y a pas, malheureusement, de date indiquée. On voit que les enfants étaient mis à contribution de deux manières : d’une part en participant, avec leur patrouille, au contenu de la fête, mais également en réalisant les couvertures des programmes destinés aux habitants de la maison et au personnel, mais également aux invités en provenance de groupes EIF extérieurs.

A Moissac, le jeu a une place centrale. Mais là également, il s’agit d’une éducation du jeune par le jeune. Ainsi, les jeux de société qui sont destinés au temp libre se trouvent sous la responsabilité des jeunes eux-mêmes, comme le montre la liste ci-dessous. Autre liste, celle des différentes équipes qui gèrent les différentes fonction de la maison. Chaque jeune peut demander à être intégré dans une des équipes qui sont placées sous la responsabilité d’un des chefs ou des cheftaines de l’équipe, des dirigeants jusqu’aux plus jeunes de ces éducateurs à plein temps.

En parallèle, la maison fonctionne vraiment sur le modèle du scoutisme EIF, comme le décrit très bien Catherine Lewertowski dans son livre « Les enfants de Moissac », p. 114:

Dès leur arrivée à Moissac, les enfants intègrent en fonction de leur âge une patrouille pour les garçons, un clan pour les filles moins nombreuse, une sizaine pour les plus jeunes. A partir des patrouilles, des clans et des sizaines, toute la Maison s’organise : on mange par patrouille, on joue en patrouille, on dort par patrouille. Chaque patrouille possède son propre local. Filles et garçons, clans, patrouilles et sizaines forment la troupe de Moissac.

Autre exemple d’utilisation du scoutisme dans l’éducation, ce programme de grand jeu retrouvé dans les archives, et qui s’appuie sur l’histoire d’Amalec raconté dans le livre des Nombres.

De la même façon cette adaptation des fonctions du Temple de Jérusalem pour les services de la maison de Moissac.

Sur le modèle lancé par Robert Gamzon (Castor), le commissaire général des EIF, dès le début des années trente et consistant à mettre au cœur des activités du Mouvement le travail manuel et la formation professionnelle, Moissac propose aux plus âgés des ateliers. Le document suivant, qui semble avoir fait partie d’un journal interne ronéotypé, nous décrit avec humour cet aspect.

Troisième série de documents : l’importance de la musique et du chant.

L’un des piliers de la maison se nomme Max Aron, et nous avons déjà rencontré son nom plus haut. Max Aron est un étudiant juif allemand, arrivé en France en 1933, ami très proche de Léo Cohn. Après avoir été volontaire dans la légion étrangère en Afrique du Nord, il revient en France et se met à la disposition des EI et de Bouli et Shatta.

Le premier document est le « certificat de vie » fourni à Max par les EI grâce à l’UGIF. En effet, Max est Juif apatride ex-Allemand, donc directement menacé par les arrestations effectuées par la police française en août 1942 en zone sud. Grâce à ce certificat, il ne fait pas partie des Juifs menacés par les arrestations, son statut d’employé de l’UGIF le protégeant. Les EIF formaient la quatrième Direction de l’Union Générale des Israélites de France, créée en novembre 1941, et qui servira de paravent aux activités de sauvetage des EIF, de l’OSE et d’autres associations juives en zone sud.

 

Chargé de tout ce qui était aspect religieux à Moissac, nous avons vu également que Max Aron dirigeait l’atelier de reliure. Mais son activité principale tournait autour du chant et de la musique dont il était un amateur éclairé, comme son ami Léo Cohn. Le Secrétariat Général des EI, situé au 10 quai du Port à Moissac, avait créé, sous la direction de Simon Lévitte, une bibliothèque circulante qui permettait de faire face à la pénurie de livres en zone sud, notamment d’ouvrages à thèmes juifs, qui étaient restés souvent inaccessibles en zone nord. L’idée de Max Aron va être de créer une bibliothèque circulante de chants, à partir d’un fichier de plus de 150 chants, essentiellement des chants en hébreu. Nous présentons tout d’abord deux fiches de chants comme exemples, dont l’une est imprimée sur du bristol, sans doute pour protéger la fiche des vicissitudes des envois postaux. Nous mettons également la lettre envoyé par Max Aron à Léon Alghazi, le plus célèbre des compositeurs juifs de l’époque, qui était d’origine roumaine. Alghazi aidera effectivement Max Aron.

Une lettre de Léo Cohn à Max Aron. Vers la fin de la missive, Léo s’inquiète du fait de na pas avoir de nouvelles de ses parents ni de ceux de son épouse, Rachel. Ceux-ci étaient en fait en Palestine anglaise, et le courrier semble avoir transité par Zurich, peut-être par souci de discrétion.

 

Plusieurs correspondances ensuite liées à la circulation des fiches musicales : Roger Fichtenberg aura un rôle important au sein de la « sixième » dans le sauvetage des enfants à partir d’août 1942 ; une lettre d’un orphelinat à Bergerac ; une lettre de Médéa et une autre de Sétif, qui témoignent des liens avec cette Algérie EI en plein développement. Les deux dernières lettres qui proviennent du camp de Gurs, datent d’août 1942, au moment où les déportations vers l’est ont commencé, marquant la fin de la période d’insouciance de la vie et des activités de Moissac.

 

 

Pour conclure

Nous terminerons avec trois documents : une photo de Shatta Simon entouré des enfants de la « colonie » devant le bâtiment du 18 quai du port ; une photo de Bouli et Shatta en 1945 sur la terrasse du « moulin », le nouveau bâtiment qui accueille la maison de Moissac à partir de 1944 ; enfin, extrait des archives du Tarn, une un document de la censure postale ayant intercepté un courrier de Pivert (Denise Gamzon), la femme de Castor qui dirige administrativement le chantier de Lautrec, destiné à Edouard Simon (Bouli) qui se trouve donc à Moissac. Apparemment, il y avait trop d’essence à Lautrec et pour aider la maison de Moissac Pivert envoyait deux tickets d’essence, produit très rationné à l’époque. Or d’après la loi de l’époque, il était interdit de faire circuler ce genre de matériel d’un département à l’autre. A notre connaissance, la découverte de ce « trafic de bons d’essence » n’a pas donné lieu  à des poursuites.

 

 

Note sur les archives. Ces documents font partis des milliers d’archives (originaux et copies) que j’ai accumulé depuis 1980 lorsque j’ai commencé à préparer ma maîtrise d’histoire sur les EI pendant la guerre sous la direction du professeur Antoine Prost. Une petite partie a déjà été classé grâce à l’aide précieuse de Judith Samuel. J’espère qu’un jour un donateur privé ou institutionnel comprendra l’importance de préserver ce patrimoine avant que mes héritiers ne débarrassent mes affaires, et trouvera un minimum d’investissement pour classer et scanner ! Tout ceci demande du temps et il est difficile de la faire uniquement sur la base du volontariat.

 

Le journal Sois-Chic

Introduction : un journal inclassable?

Un gros dossier, dont la couverture cartonnée a mal résisté au temps. A l’intérieur, plusieurs centaines de feuilles, reliées par fil et coutures, comme on faisait autrefois pour les livres, et représentant plus de 400 pages de texte dactylographié, en général bien serré, parfois illisible ou presque. Le papier est le plus souvent du papier « pelure », que l’on utilisait avant l’ère des ordinateurs pour copier l’original que l’on tapait à la machine à écrire en plusieurs exemplaires. On glissait entre la feuille originale et le ou les copies une ou des feuilles « carbones » pour reproduire le texte. Effectivement, une partie des pages de ce dossier sont presque illisibles du fait qu’il s’agit d’une copie dont l’encre au carbone à tendance à s’effacer après sept décennies. C’est ce trésor que je reçu un jour de l’une des anciennes dirigeantes du mouvement des Eclaireurs Israélites de France[1], et c’est ce trésor que cet essai vient mettre en lumière, pour le sortir de la poussière où il était enfoui depuis soixante-dix ans maintenant[2]!


[1] Devenu depuis les années soixante « Eclaireuses et Eclaireurs Israélites de France ».

[2]  Nous avons utilisé quelques extraits du journal « Sois-chic » dans notre ouvrage général sur ce mouvement de jeunesse: Scouts, Juifs et Français, l’histoire des EIF de 1923 aux années 1990, éditions Elkana, 2003 ainsi que dans nos interventions au colloque sur la Resistance en Europe à Toulouse en 1997 et au 2e colloque de Lacaune en 2005.